Cinéma

Wonder Pickle & the #googlememos

Héroïne et cornichons
 

Les USA ont encore frappé

Parlons un peu des USA. Grands espaces, grosses voitures, gras pâturages, églises Épiscopales. Complexe d’infériorité, Hollywood, burgers et Silicon Valley.  Le paysage idéologique dessiné par l’état actuel des industries culturelles est hétéroclite: amalgame entre révolution du genre et le sionisme, individualisme triomphant devenu conservatisme protectionniste, dématérialisation et dépersonnalisation à l’extrême du capital symbolique. Alors que font-ils, les américains? Eh bien ils consomment des idées. Une partie de la population regarde Wonder Woman, pendant que l’autre s’échine à découvrir pourquoi il y a un cornichon dans Rick&Morty; la troisième achète des peluches Emoji sur Google. Et Google cherche à couper court à un scandale marketing aux conséquences financières lourdes: James Damore, l’employé mutin auteur d’un Manifeste Anti-Diversité, a été licencié.

Wonder Woman est un symbole héroïque survivaliste new age qui, tout bien considéré, ne vaut pas plus qu’un cornichon. Tous deux expriment une vague d’intérêt pour un angle d’analyse, un point de vue singulier, qui se rigidifie à mesure qu’il est amplifié socialement. Ces deux points de vue créent des vagues.

Quand on regarde une vague, elle façonne notre monde. Étant donnée cette vague, l’idée que l’on se fait de la causalité peut nous amener à percevoir soit une chute, soit une onde. La vague n’est pourtant pas un ensemble défini de gouttes d’eau ayant été charriées depuis les abysses. La vague est cette onde de choc, qui vient peut-être bien des abysses mais qui ne fait que déplacer les gouttes sur son sillage. On saisit souvent son apparence visuellement comme l’état d’un ensemble de gouttes. Plus rarement, on sent se déployer la force mécanique pure, la somme des vecteurs qui produisent le mouvement de la vague.

Wonder Wave

Wonder Woman, réalisé par Patty Jenkins en 2017, a déjà généré 800 millions de dollars de recettes brutes. Malgré un accueil mitigé auprès de certains critiques, qui y voient une étude de marché bien trop parfaite le film néglige un peu l’univers DC au profit d’un ensemble de valeurs et d’intuitions quasi-animistes. Immédiatement saisi par les portes-paroles de la bien-pensance, le film a été cité par des féministes modérées et autres agents de la bien-pensance et de la naïeveté factice.

En somme, une partie de la population regarde Wonder Woman parce qu'il était quand même temps qu'un film de super-héros soit conjugué au féminin face à l'évolution des stéréotypes de genre. L’interprétation conspirationniste de la popularité de cet exemple de vague mass-mediatique nous entraîne dans l’amalgame entre ultra-libéralisme et sionisme, finance et activisme LGBT. Si vous ne le saviez pas, voici une(1) deux(2) trois(3) ressources qui offrent une présentation en profondeur ces joyeuses considérations géo-politiques. Pour commencer, signalons que l'actrice qui interprète le rôle de Diana, la princesse amazone,  s'est d'ailleurs exprimée au sujet de la bisexualité de son personnage.

Wonder Woman a recu bien des éloges, mais le film ne plaît pas à tout le monde. Le premier rôle est interprété par Miss Israël 2004, ce qui a déclenché une vague de censure. Le film a été interdit au Liban, choix qu’ont choisi de reproduire le Qatar, la Ligue Arabe et la Tunisie. Un film qui plait aux jeunes (assignés femmes ou non) n’est pas nécessairement un bon film, et ici on entend le grincement de la structure et du contenu de l’oeuvre: n’y a-t-il pas une contradiction à faire interpréter le rôle d’une déesse libérant le monde par un citoyenne d’un des états les plus renommés de par le monde pour ses abus militaires? Le débat racial s’en mêle: pourquoi une blanche? Les libéraux de répondre: êtes vous sûrs que le peuple juif est un peuple blanc? Shlomo Sand a bien assé répété qu’à ce niveau de diversité, on devrait plutôt questionner sa soi-disant unité que son monopole sur le monde de la finance. C’est ce saut qualitatif qui sert de passerelle conspirationniste afin de lier sionisme, racisme et le mouvement transgenre par dessus le marché, et de saper la possibilité même d’un débat public construit en encapsulant un crypto-anti-sémitisme dans une série de questions légitimes. Simultanément, malgré l'horreur de la surenchère militaire, il y a bel et bien des chefs d'états et des gouvernements qui prêchent ouvertement l'anihiliation absolue de l'état d'Israël. Nous reviendrons plus bas sur l'impossibilité de produire un discours entièrement cohérent à ce sujet.

Amazon Fury

Regardons un peu plus loin: le monde des amazones est-il une métaphore du sionisme? Le monde des amazones est anachronique: du point de vue d’un vieil homme, Wonder Woman montre l’image d’un peuple de guerrières détraquées, déguisées en grecques antiques à l’époque de la Première Guerre Mondiale? Voyons comment Patty Jenkins s’y prend pour connecter les deux mondes. Wonder Woman vient de découvrir ses pouvoirs surnaturels, elle a manqué de tuer sa tante (aussi son entraîneuse au combat, ndlr). Elle s’isole et regarde la côte de l’île de Thémiscyre, fief des Amazones, quelque part dans la Mer Noire. Cet Eden gynocratique isolé se trouve loin au large de ce qui serait en 1917 la ville de Samsun, au nord de l’Anatolie. Ce qui ressemble à un vortex s’ouvre, et un avion semble s’introduire dans le monde Antique. Un homme entre dans le film, et on part bientôt à la guerre, en Angleterre, puis en Belgique. Mais il apparaît donc que c’est l’île de Thémiscyre qui a été téléportée dans le monde moderne et non un avion isolé qui a atteri dans une dimension parallèle. A Samsun, au 21e siècle, il existe un festival annuel dédié aux Amazones.

Les Amazones sont un peuple de la mythologie Antique, composé de femmes uniquement. Hercule, notamment, les rencontre lors de ses Douze Travaux. Dans le film de 2017, ce peuple est, qui donne l’impression d’une terre sauvage restée isolée du monde  jusqu’à 1917. De quoi les Amazones sont-elles la métaphore? Non, personne ne pense que cela puisse symboliser le peuple juif, peuple mythologique de l’Antiquité ghettoisé jusqu’au 19e siècle. Tout du moins, les censeurs n’ont pas eu besoin d’avoir recours à cette interprétation pour faire interdire l’importation d’un film réalisé par une femme, qui parle d’une super-héroïne jouée par une actrice Israelienne. Cependant, pour finir sur le sujet des paradoxes, il est difficile d’établir pourquoi dans le plan final Wonder Woman s’élance-t-elle au dessus de la Seine en direction de Notre-Dame de Paris? Quel combat allégorique les américains projettent-ils en Europe? De quoi Wonder Woman peut-elle sauver le monde sur le vieux continent, et pourquoi ne sauve-t-elle pas l’Amérique des ogives coréennes? Tous ces mystères seront levés à la sortie de leur prochain blockbuster.

Si le personnage du film échappe à l’univers D.C. pour mettre en collision l’imaginaire de la Première Guerre Mondiale et la mythologie Antique, c’est en universalisant le personnage de Wonder Woman au delà de ce qu’elle était jusqu’alors. Ce travail là a été opéré dans le monde des comics même, dès la fin des années 1980, quand Alan Moore créa Promethea, sorte de divinité steampunk qui domine en dernière analyse toutes les formes possibles de mythologie en veillant sur l’Immateria, le monde imaginaire où toutes les histoires, toutes les légendes, et toutes les croyances sincères vivent éternellement en équilibre.

Science-fiction et surréalisme

Au même moment, une autre partie de la population se défonce la tête devant la troisième saison de Rick & Morty en se posant la question: qu’est-ce que ça fait d’être un cornichon? Absurde, comique et accélérationniste, la réincarnation de Rick Sanchez en cornichon parlant peut sembler superflue. En effet, mise à part la prouesse scientifique en question, à quoi bon devenir un légume?  Être un cornichon, c’est être sceptique au sens fort, car tout le monde sait bien que l’ataraxie est un des attributs majeurs des cornichons. C’est être individualiste au point de se priver des moyens d’action proposés par la société démocratique. Contempler le jeu des acteurs sociaux, et maintenir son esprit dans un état d’indécise sécurité tant que faire se peut. C’est ce qu’on appelle l'équanimité: la faculté de réduire la diversité apparente à une dualité essentielle, et se concentrer sur l’équivalence des deux points de vues. C'est comme cela par exemple que de grands mathématiciens ont survécu au stalinisme malgré leur intelligence et leur sens critique: en la bouclant.

Depuis que la série est diffusée, Rick & Morty semble sur une pente absolument ascendante, à tel point que cela suscite la méfiance chez certains critiques chafouins: pourquoi personne ne lève la main sur Rick & Morty? Pourquoi cette série est-elle ainsi sacralisée? Rick & Morty symbolise bien l’accélérationnisme de notre temps, cette nouvelle forme d’absurde qui préconise de dépasser le modèle de la société capitaliste en épuisant la finance plutôt qu’en organisant une révolution sanguinaire. Tout simplement parce que s’opposer à un système a pour effet de stimuler ses défenses, et donc de le renforcer. Or, Rick Sanchez ferait tout pour éviter de se conformer au modèle social américain, il inventerait même le moyen de se transformer en cornichon pour éviter la thérapie de groupe, défiant ainsi la règle selon laquelle "pas de bras, pas de chocolat". De même, il se fait fort de mettre en scène de manière équivoque ses opinions sur la situation au Moyen-Orient, ce qui aboutit à poser le débat du "potentiel d'endeuillement" (grievabilitytel que Judith Butler le définit. Quand une armée (étatique ou non) prend le droit de tuer des civiils impunément, elle remet en question la valeur des vies humaines perdues au cours du conflit. Elle affirme de fait que différentes vies n'ont pas le même prix.

La théorie du cornichon

Être un cornichon revient-il à parasiter la société en n’y contribuant pas? C’est un peu le jeu des drogues récréatives que de rendre leurs utilisateurs inaptes à prendre part à la comédie politique. Les utilisateurs de cannabis le savent bien: une des raisons pour laquelle beaucoup d’états persistent à en interdire la consommation, c’est que le T.H.C. retire à ses utilisateurs la sensation d’immédiateté dans laquelle les membres d’une société trouvent un sens à la serviture volontaire. L’utilisation des psychotropes permet à ses utilisateurs de se débrancher de la chaîne causale, d’échapper à la coercition psychologique qu’est le contrat social républicain, et ce au risque de laisser les opinions les plus aveugles gagner du terrain sur le plan social. Le débat sur le genre est un excellent exemple de lutte contre la coercition, puisqu’il consiste à défendre la souveraineté de l’auto-détermination individuelle. Les révolutionnaires de tout poil s’insurgent alors: si, au sein même des marges de la société, on permet le développement de marginalités doublement marginales, aucune union révolutionnaire ne pourra avoir lieu, et le grand capital aura bientôt terminé de diviser la population afin d’en empêcher le soulèvement. Seulement l’aventure politique de l’activisme LGBT plein-pot ne fait que commencer, et déjà elle semble capable de réunir des minorités marginales hétéroclites contre la coercition imposée par les “conservateurs libéraux”, comme on a pu le voir en France lors du festival Afro-Féministe Nyansapo.

Moi, mon #googlememo et ma bombe atomique

Au même moment, a troisième partie de la population américaine menace la Corée du Nord et le Venezuela depuis son canapé avec son coussin emoji acheté sur internet. En effet, c’est tragique: un film sur les emojis a été réalisé, qui est ce que le neuromarketing peut faire de pire. On va reprendre les symboles du langage internet, plus particulièrement le design qu’Apple en a proposé, et on va produire un capital à partir de l’exploitation de leur potentiel dramatique. Personne n’est dupe, mais le piège est éclatant. Et c’est ainsi que la troisième partie du monde américanisé passe son temps à acheter des peluches emoji, afin de nourrir les voraces machines à faire des statistiques mises en place par le World Wide Web Consortium. A ce sujet, il convient de noter le tollé survenu début août chez Google: Google's Ideological Echo Chamber, le “Manifeste Anti-Diversité” de James Damore suscite polémique et indignation. A travers son texte, ce dernier accuse Google de leurrer le monde dans un bain de bien-pensance autoritaire, à base de discrimination positive et d’auto-glorification, sur la base d'arguments d'autorité par ailleurs très contestables. Seulement voilà: il n’est pas loin, le moment où Google aura la capacité technique d’administrer des états mieux que nos primitifs parlements ne le font, et de se gausser des médiocres manipulations qui constituent le quotidien de la vie politique mondiale. A quand une armée de tanks Google libérant le monde de la corruption et de l’autoritarisme dictatorial?

Ondes de choc

Les sujets du monde moderne sont comme des gouttes d’eau, ils semblent s’élever et s’écraser, se déplacer vers l’avant, alors qu’ils sont plutôt tirés vers l’arrière par la force de propulsion de la vague. Cela nous amène à deux modélisations de la puissance sociale. D’une part, ce que Hunter S. Thompson avait vu dans la vague, à savoir les illusions générées au cours des années soixante s’écrasant sur les côtes de San Francisco lorsque l’onde de choc de la révolution culturelle atteint son rivage, le seuil des années soixante-dix et la désillusion générale. D’autre part, la vague est l’exemple proposé par Frédéric Lordon pour comprendre ce que Spinoza appelle un “affect commun”, soit la “puissance de la multitude”. Certes, l’ensemble des opinions individuelles peuvent être comptabilisées, et elles peuvent s’émuler, se propulser les unes les autres de bas en haut (puis de haut en bas). Mais lorsqu’il s’agit d’analyser l’impact culturel d’un produit de consommation de masse, c’est bien plutôt l’onde de choc elle-même qu’il s’agit de disséquer, surtout si l’on aspire à déterminer comment une onde synthétique peut être générée. Mais il y a peu de surprise réelle dans la mécanique de la mémétique: les agents qui semblent causer l’onde de choc ne font jamais que d’accumuler, d’amplifier et de conduire un certain signal, un certain état d’esprit. Cette manière de saisir l’humeur d’un instant historique, dès lors, peut être décrite alternativement comme le symptôme relatif ou bien la cause objective du phénomène global auquel elle est rattachée.

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