Livres

Symphonies du Chaos

THEO LESSOUR, MUSICOLOGUE DE L'EXTRÊME
 

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Theo Lessour n’a pas sa langue dans sa poche, c’est ce qu’on comprend de son livre en le manipulant, dans les tous premiers moments. Le titre évoque un anarchisme méthodologique appliqué à la musicologie.

Cet ouvrage est inhabituel : l’industrie du livre nous habitue à un travail de marketing par la niche, qui consiste à faire de très beaux livres spécialisés dans un certain genre de musique. Le projet éditorial de l’Anthologie des Beatles de Philippe Paringaux, en ce sens, est un projet comparable à celui de la monographie de Guillaume Cosmicki, Musiques électroniques : des avant-gardes aux dance-floors, en termes de design marketing, et l’on voit déjà entre ces deux jalons une infinité de tonalités d’approches diverses, des plus partisanes aux plus théoriques. Ces deux livres coûtent environ vingt-cinq euros, ils contiennent de belles images et font bonne figure dans une bibliothèque. Ce sont de beaux objets.

_ « Musilangage »

Le livre de Théo Lessour, lui, publié chez Ollendorff & Desseins, ne semble pas faire le poids. Il pèse presque dix fois moins qu'une anthologie « Beatles » ou « Musiques électroniques », il est noir, mince, les sujets dont il traite ne semblent pas nécessairement connectés d’aucune manière. Il fait presqu’un peu universitaire, pour le profane. Il faut préciser pourtant qu’à l’Université, les néologismes comme « chaos-phonies » ne sont pas généralement bien accueillis. L’utilisation d’un concept aussi flou que celui de « chaos » n’est pas le type de conseils qu’un directeur de recherche donne à ses étudiants. Ici, on a un projet éditorial qui fait la nique aux us et coutumes de la grande tradition intellectuelle, un projet qui, avec de petites feuilles de papier et de l’encre noire, est plus proche du « multi-média » que n’importe quelle anthologie décérébrée, munie de tous les liens de téléchargement d’albums et de vidéos de tel ou tel groupe « connu ».

Alors ça parle de quoi ? « Du jazz à la noise, le sacre du chaos » indique le sous-titre. Remarquez comme « jazz » n’est pas en italique, tandis que « noise » l’est. Comme si une hiérarchie se dessinait déjà, dans la formulation initiale de cette fourchette inhabituelle de réferences qui évoquent la liberté déclinée de manière différentielle par John Coltrane, Einstürzende Neubauten, Edgar Varèse. Le point de départ du projet semble être une volonté synthétique, à contre-courant de l’encyclopédisme. Mais on y apprend aussi plein de choses, qui y sont recensées sur le pouce.

L’auteur évoque d'abord le divorce entre le chant et la parole dans l’évolution de l’humanité : la thèse du « musilangage » lui sert à expliquer comment l’occident pré-scientifique a castré l’organe vocal de son pouvoir expressif. L’idée est simple (et rousseauiste ?) : bien avant l’apparition du langage écrit, les hommes communiquaient dans des langages mélodiques, les syllabes étaient polysémiques selon le son qui les portait, selon la prosodie de la langue. Mais la naissance des mathématiques aurait donné la possibilité effective aux castes dominantes (le clergé et la noblesse) de formaliser leur idéologie dans des schèmes musicologiques : l'apparition de la musique savante religieuse est en effet une borne importante dans l'histoire du christianisme, et l'empire qu'elle a cherché à prendre dans le cadre du culte, se retrouve en miroir dans le public auquel est destiné la musique classique royale, la musique de cour : la noblesse. Au cours de ces deux mutations, la science mathématique de la musique des Grecs s'est progressivement interdit d'employer des chanteuses, les femmes n'étant pas de bons vecteurs de moralité.

_Rétromania

La figure du castrat, en ce sens, semble être la plus parlante, pour désigner la volonté de contrôler intégralement le faisceau de significations généré par l’art musical : le castrat est un homme qui est physiquement « défiguré » afin d’avoir une voix aiguë, seule manière de contrôler l’effet causé par l’apparition de personnages féminins sur scène. Pour assurer que la sensibilité d’un groupe social soit orientée vers la considération rationnelle, il ne suffit pas de manger des croissants : il faut organiser la cœrcition jusque dans ses retranchements. A certains moments, la méthode Théo Lessour évoque un peu l'archéologie de Michel Foucault. A d’autres, on sent bien qu’il a envie de distribuer des claques de manière extrêmement distinguée.

L’épilogue du livre va dans ce sens : l'auteur explique quelles acceptions du chaos sont acceptables, livrant des outils conceptuels qui lui permettent de produire des jugements esthétiques sur les objets musicaux contemporains. De quels types sont ces jugements ? La distribution de claques, c’est par exemple au sujet des lecteurs trop enthousiastes d'Adorno, qui refusent au jazz son statut de « musique qui a réchauffé l’Occident », genre qui a remis le corps au centre de la musique, le vecteur d’une dé-réification (ou ré-humanisation) de la musique. Au moment de son industrialisation massive, ce genre a permis de redéfinir les carcans esthétiques et a donné des choses aussi diverses que la prosopopée d’un Serge Gainsbourg ou les citations blues instrumentalisées dans la musique punk. De ce point de vue là, il faut donc mettre des claques à ceux qui croient être indépendants de l’héritage libérateur de ce qui a pu être perçu comme « musique des esclaves »

Et tout à la fin de son essai, là où d’autres livres spécialisés gloseraient pendant des centaines de pages sur les détails historiques de l’électronisation progressive de la musique mainstream, Théo Lessour perçoit une forme de trisomie (non, il n’emploie pas ce mot car il est poli) dans la rétromania, cette caution symbolique que les musiciens depuis le début du XXIe siècle vont chercher dans l’achat de machines vintage. Il accuse, pas tout à fait gratuitement, les musiciens qui se compromettent, qui ralentissent l’évolution esthétique de l’époque, en se complaisant dans des références technologiques : tel son de boîte à rythmes utilisé par untel, un synthétiseur utilisé par tel autre,… Cette régression à l’infini, qui dote les artistes contemporains d’un bagage varié dont ils n’ont qu’à exhumer les codes et les débiter en petites coupures sous la forme d’objets artistiques appétissants, sont des scories, des verrues sur la face de l’évolution naturelle des affinités esthétiques.

_Échos

Est-ce que le chaos, tel qu'il est employé dans sa polysémie par Théo Lessour, permet de distinguer les caractéristiques esthétiques des œuvres qu'il examine ? Pas le moins du monde. Dans son chapitre sur la conquête de la réverbération (qu'il subsume avec les effets de délai sous le terme d' « écho »), il apparaît clairement que le chaos s'invite de manière infinitésimale dans la production musicale du XXe siècle. Pour autant, il donne comme exemples des artistes qui remettent en question les codes populaires, qui tirent profit personnel de la remise en question du patrimoine. Quelle différence avec ceux qui emploient les bibliothèques de codes musicaux établis au cours du siècle pour en faire des produits marketing ?

Chaos-phonies est une mine en termes de références ultimes, et la précision avec laquelle chaque question est abordée ferait pâlir d’horreur tout marchand de marketing, tout communiquant de communication, tout commerçant de commerce. Une telle concision, sous une forme narrative, à seulement dix euros, je ne sais pas... si vous ne voulez pas l’acheter vous pourrez prochainement aller le consulter en bibliothèque, et si vous êtes très sages, on vous en lira peut-être quelques extraits sur Droguistes.fr, pourvu que nous mettions la main sur ledit Lessour et obtenions son assentiment.

_Epilogue

Ou comment on peut quand même distinguer différentes formes de sublimation de la médiocrité dans la musique contemporaine.

Il y a environ cinq ans, j'étais au MacDo en train de manger un cheeseburger et de regarder à la télé les infos sur le raz de marée au Japon et l'accident de Fukushima, quand j'ai découvert le premier clip de Lily Allen, sorti deux ans plus tôt. Le son était presque devenu optique, car la vidéo n'avait aucun intérêt et pourtant permettait à la narration musicale de prendre possession du lieu.

Théo Lessour nous propose de penser le studio d'enregistrement comme un instrument de musique global, puis il vilipende des formes « dévoyées » de la musique contemporaine. On peut toutefois raccrocher ce débat à celui du normcore : le raffinement de la médiocrité n'équivaut-il pas à ce qu'on appelle généralement bonne qualité ? Est-ce que le sublime évoqué à plusieurs reprises (dans son acception kantienne) par Théo Lessour ne peut pas se trouver précisément là où l'être humain, par l'emploi de tous les outils musicaux existants, développe une nouvelle syntaxe anhistorique ? Dans l'auto-tune, il voit la figure contemporaine du castrat. C'est vrai qu'à part Rachel Bloom, personne ne sait utiliser l'auto-tune.

 

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