RUN RUN RUN

Run, Run, Run, dans l’orbite des «Stationautes»

 

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Parce qu'une expo ça se raconte aussi avant le début, Droguistes se joint à la Villa Arson et à la Station pour raconter le qui / quand / quoi / comment / où / pourquoi de l'exposition Run Run Run, consacrée aux artist-run spaces. Cinq membres de l'équipe ont posé leurs valises à Nice et sorti leur caméra / stylo / laptop / appareil photo / micro pendant le montage. A suivre dès maintenant, et encore après l'inauguration le 1er octobre.

 

Pour ses 20 ans, La Station a planté son antenne sur les hauteurs de Nice, au sommet de la colline bastion de la Villa Arson. Retour aux origines : dans cette école, à la fois centre d’art et résidence d’artistes, se rencontraient au début des années 1990 une poignée d’étudiants diplômés, en mal d’atelier. En trouvant refuge dans une station-service abandonnée du centre-ville, ils fondaient l’association Starter. La Station a beaucoup évolué depuis, et a bien failli disparaître au gré des déménagements successifs, même si aujourd’hui elle s’impose sur la scène artistique et contemporaine niçoise, comme « une plate-forme », relai entre les artistes, le monde de l’art et la société, en bénéficiant de subventions de la part de la région, du département et de la municipalité.

En 2009, La Station s’installait dans les anciens abattoirs de la ville,  un lieu idéal de 1000 m² qui sert aux expositions et à la production, avec 14 artistes qui travaillent dans les chambres froides reconverties en ateliers. Vingt ans, même pas mort ! Il y a dans cet anniversaire comme la célébration du miracle d’être en vie, dans le « Run run run » d’une fuite en avant perpétuelle, un road-movie qui carbure à l’art-énergie.

_NE VOIS-TU RIEN VENIR…

C’est l’heure du déjeuner, un moment convivial où tout le monde se retrouve autour de plats mitonnés et offerts par la maison. Pendant le montage, à la Villa, chacun a sa place à table sur la terrasse, au-dessus de tout, là où le croissant de montagnes sourit au ciel et à la Méditerranée. Le doyen, Patrick, régisseur, qui travaille depuis plus de 40 ans ici, anime une séance de yoga dans une architecture en bois. Il apprend à son équipe comment se tordre pour détendre ses muscles. Les monteurs, élèves de l’école ou artistes eux-mêmes, cloisonnent les espaces, discutent entre eux de l’arrivée d’un camping-car qu’il faudra faire rentrer dans une salle.

Chacun tient son rôle, mais rien n’est bien établi, même si les règles de l’exposition ont été fixées il y a un an lorsque la Villa a invité La Station pour son anniversaire. Eric Mangion, le directeur du centre d’art, explique : « La Station a été fondée par des étudiants de la Villa Arson, certains sont ensuite devenus professeurs et d’anciens étudiants se retrouvent à y avoir leur atelier. Toutefois, le projet s’est directement détourné de la logique anniversaire, devenue un simple prétexte pour organiser une grande rencontre tournée autour de la notion d’'artist-run space', et plus largement de la question de place artistique, politique et économique de l’artiste dans la société. L’exposition commence avec la semaine de la rentrée scolaire. A l’école, les élèves sont dans un cocon, ils ont tous les outils et les ateliers à disposition.  Une exposition comme celle-ci doit les interroger sur les engagements et les responsabilités qu'il leur faudra assumer une fois leur diplôme en poche ».

Pascal Broccholichi, l'un des fondateurs de La Station, enseigne depuis une dizaine d’années à la Villa. Il témoigne : « Je gère aujourd’hui le studio de son mobile de la Villa. Ce studio a été créé à l’origine par Lars Frederikson, qui a cette particularité de s’être, le premier, directement orienté vers tous les types d’expérimentation sonores (de la musique à la performance, en brassant toutes sortes d’installations et de dispositifs). Cet enseignement nous a beaucoup marqués et a conditionné les pratiques sonores que j’ai développées ensuite à La Station. Les liens sont évidents avec la villa, l’exposition était un moyen de boucler une boucle. Pourtant il fallait à tout prix éviter le piège d’une exposition commémorative. Exposer dans les salles blanches d’un centre d’art nous confronte au paradoxe des pratiques alternatives qui nous ont vus naître et font naître encore aujourd’hui des structures comme la Station ou les autres collectifs invités. C’est pourquoi, dans ce projet, j'ai choisi de m’adresser au Bon accueil et à Damien Simon. J’aurais pu inviter beaucoup d’autres structures au regard de toutes celles avec qui nous avons travaillé depuis 20 ans, mais j’ai préféré prolonger des liens avec cette structure de Rennes, orientée vers les pratiques sonores, avec qui j’ai eu l’occasion de travailler sur un projet européen nommé Resonance. Damien m’a alors proposé la résidence avec Aleksander Kolkowski, un artiste londonien, et j’ai tout de suite adhéré à son projet de carte postale sonore. Il s’agit pendant trois semaines d’enregistrer des sons et de photographier dans la ville ou dans les friches, de sortir aussi de la villa. Une manœuvre idéale pour ma part, pour m’esquiver du musée, et m’investir dans un projet en devenir, en résonance avec les enregistrements aux origines de ma pratique. »

_BANQUEROUTE A LA CANTINE

A trois semaines de l'inauguration de l’exposition, le chantier se prépare en amont, il faut gérer l’arrivée de la soixantaine d’artistes et de la vingtaine de structures invitées qui arrivent de toute la France, de l’Europe, et même de Tokyo. Une intendance complexe, à laquelle s’ajoute la gestion des Droguistes parachutés dans un temps imparti, au sommet du château fort, où tout est encore calme et d’où nous ne voyons encore rien venir, même si entre deux coups de fourchette, on entend du bruit.

Sur un coin de parapet, Jean-Baptiste Ganne et Massimiliano Baldassarri discutent de leur projet d’ « atelier critique et poïétique »  qu’ils ont décidé d’installer ici, sur la terrasse, à la cantine de la Villa Arson. « Un lieu idéal d’échange et de mouvement». Eux aussi se confrontent à la contradiction de cette exposition institutionnelle « dans un temple de l’art ». Jean-Baptiste Ganne est lui-même un des fondateurs de La Station et enseigne aujourd’hui à la Villa Arson. Il a invité en résidence pour ce projet, Massimiliano Baldassarri et Marie Villemin du CAN de Neuchâtel en Suisse.

Le CAN n’est pas à proprement parler une structure « artist-run space », mais un centre d’art fondé par des personnalités du champ de l'art, comme le curateur Marc-Olivier Wahler, et géré maintenant par des artistes, comme le précise Massimiliano. La subtilité n’en est que plus intéressante dans la réflexion autour de la multitude de possibilités et de stratégies pour les artistes de se grouper, pour mutualiser les moyens de leur production, de leur promotion et de leur diffusion.  Jean Baptiste résume ainsi la problématique posée par l’exposition Run, Run, Run au cœur de leur projet-programme : « L’artist-run space se libère par définition des contraintes institutionnelles ou du marché de l’art, mais il est malgré tout vite rattrapé par le monde qui l’entoure, qui lui commande une efficience, des  ajustements et des compromis pour pouvoir exister. Une structure comme La Station s’est construite comme un laboratoire expérimental et spontané en dehors des institutions ou des galeries de l’art. Dès lors, comment intégrer dans un dispositif institutionnel comme celui de la Villa Arson et du ministère de la Culture en France les initiatives par ailleurs très variées des artistes indépendants ? Comment pouvons-nous faire coexister dans ce paradoxe, d’une part les artist-run spaces, où les artistes gèrent les espaces de production et de monstration, et d’autre part la gestion administrative et les politiques de médiation conduites par un musée ? »

Massimiliano est venu pour trois semaines. Avec Jean-Baptiste, ils ont déjà travaillé sur la notion de travail, interrogeant la place de l’artiste aussi bien dans l’art que dans la société, dans les systèmes et les paradigmes de sujétion et d’évaluation qui l’enferment, d’autant plus marqués aujourd’hui dans un état d’exception. Pour l’instant, ils compilent, ils se renseignent, ils archivent et discutent autour des films de Jean Rouch, des écrits de Jacques Rancière, Michel Foucault ou Giorgio Agamben. Le débat prend corps et se nourrit des recherches sur les concepts de biopolitique et de biopouvoir. De la pensée naît la forme. Lecture de textes, archivages documentaires et filmés, la pensée trouvera ses représentations en même temps qu’elle se construira. Dans la résonance écologique actuelle, Jean-Baptiste et Massimiliano questionnent surtout la production, interrogent la responsabilité de l’artiste à produire de nouveaux objets, des objets sur lequel « le désir puisse se coller comme sur un fétiche », avec l’obligation de produire dans une économie de l’art. « Ces critiques-là ne sont pas neuves, dans les années 1970 on posait déjà ces questions-là. Avec l’atelier critique, on élabore le processus qui permettra ce qui arrivera. Il ne s’agit pas de penser en terme de réussite ni d’objectif, mais en moyens sans fins ». La troisième du trio, Marie Villemin arrive bientôt avec sa proposition « Le trou, les sorcières et l’ Angelus novus » : des considérations de Walter Benjamin sur Paul Klee aux textes de Silvia Federici, la réflexion sur les sorcières et le patriarcat ouvriront encore la discussion.

Du doigt, Jean-Baptiste pointe une affiche solitaire sur le mur de la cantine. « Notre première action fut de placarder cette affiche, c’est une reproduction d’une affiche de La Cédille qui sourit, réalisée en 1968 par Robert Filliou et Georges Brecht. C'est à Villefranche-sur-mer qu'ils avaient créé ce 'territoire génial', une sorte d’atelier-boutique à 30 km d’ici, qui a littéralement fait faillite. Cette affiche a été faite pour l’occasion. Elle annonçait la fin et  la renaissance de l’ETERNEL NETWORK. Afficher cette reproduction, ici, est un hommage, mais c’est aussi pour souligner la vérité du message condensé dans cette affiche, où chaque ligne fait trembler le fil de la précarité du réel, le lot pour les artist-run spaces en même temps qu’elle célèbre les dynamiques créatrices de l’échec. Avec Massimiliano nous avons décidé de reproduire le 'BANQUEROUTE' en grand, avec la même typo et de l’afficher à l’entrée de l’exposition ».  Le mot annonce la couleur.

(nous en particulier)

Massimiliano Baldassarri a raison d’insister sur l’impact visuel du texte écrit, qui a force de loi.  En y regardant de plus près, l’affiche de La cédille qui sourit déroule tout un poème typographique en rouge et blanc, induisant ses hiérarchies parodiques de fond et de forme. Aux majuscules centrales du BANQUEROUTE répondent les humbles minuscules pleines d’humour, comme une ligne en suspension - (nous en particulier) - dont la légèreté entre parenthèses rappelle le sourire de « la cédille » et la fragilité des structures artistiques libres mais si précaires. Depuis 1968, combien sont nées et ont disparu ?  Des friches artistiques des années 1990, combien ont survécu ? De l’impermanence, sur la corde raide, l’affiche vibre en simplicité et en émotion.

Marc Chevalier nous propose un détour en ville. Lui aussi est un fondateur de La Station. Il a été invité, en parallèle de la préparation de l’exposition à la Villa Arson, en résidence au Dojo, un lieu privé et expérimental, qui s’intéresse depuis 2002 au rapport entre le monde de l’art et celui de l’entreprise. Cet ancien dojo situé sur le port de Nice collabore souvent avec la Villa Arson, et sert de bureau en open-space à des infographistes, que l’artiste constructeur a encombré de 120 m³ de meubles en bois, récupérés au fur et à mesure des « monstres » accumulés sur les trottoirs de la ville. « J’ai commencé à meubler dans le mauvais sens du terme, dit-il, maintenant je range ». Ranger, une activité toute subjective. Il creuse, il suspend, il fabrique des cabanes, érige des totems, dégage des passages, rajoute des obstacles au milieu des employés, qui se replient dans le contraste du design très épuré et métallique de leur bureaux derrière leurs ordinateurs. Espace redomestiqué, enseveli et réinvesti. Avant de nous conduire à La Station, Marc nous montre des photos d’appartements qu’il a dans le même mouvement bouleversés et réinventés.

Changement d’architecture radical, au bord de la ville, les abattoirs immenses, dont La Station n’occupe encore que la moitié. Cédric Teisseire nous accueille à l’entrée, en dessous du panneau  « Service de RéAnimation ». Fondateur du lieu et directeur artistique mandaté maintenant par la ville, il a le projet d’ouvrir le reste des locaux aux arts vivants avec des salles de répétition et une salle de spectacle pour les troupes de danseurs et de comédiens. Il a bien conscience des coups de chance dont a bénéficié La Station mais salue aussi la ténacité qui a permis à son association de finir par s’installer dans cet endroit. « Pour les 20 ans, il était hors de question d’organiser une exposition des anciens élèves à la Villa Arson, et nous voulions surtout rendre hommage à ce qu’elle avait été pour nous, un lieu source. Car en créant La Station, nous appliquions l’enseignement qu’on y avait appris. Pour Run, Run, Run, il fallait utiliser tous les potentiels de la Villa (école, centre d’art et résidence d’artistes), en considérant le lieu d’accueil, d’échange et de vie ».

Cédric nous ouvre son atelier où l’on découvre ses peintures dans une technique qui joue de la maitrise de la gravité dans les coulures, les effets de rides et de pliures dans les monochromes, ou dans l’injection de peinture à la seringue pour des séries rayées multicolores. Au mur une série de feux de voitures cuits ressemblent à des sculptures en guimauve et racontent une autre histoire, plus triste, inspirée de clichés saisis par un policier, lors des accidents de la route. Au centre trône un vieux kayak rose que Cédric pliera en le chauffant par le milieu pour l’exposition de la Villa. L’artiste a aussi prévu un brasero, fabriqué avec  des cannettes de bière en verre fondues, libérant au passage quelques poubelles de verre, « en emportant l’esprit de toutes les soirées dont les canettes avaient été les témoins ».  Cédric se prépare lui aussi pour le bivouac autour du camping-car que tout le monde attend pour la soirée. 

_THE ETERNEL NETWORK

Le camping-car vient tout juste d’arriver. Le Pick-up Toyota de 1984 conduit par Manuel Pomar de Lieu Commun (Toulouse) et Candice Pétrillo de Zebra 3 (Bordeaux), a été rebaptisé « Le collectionneur », récupérant sur le trajet des œuvres de Bordeaux à Nice, en passant par Toulouse, Montpellier, Sète et Marseille. Le vieux véhicule file la métaphore du campement,  le bivouac libertaire de la précarité. « Bivouac après naufrages », c’était le nom d’une exposition de Lieu Commun. Manuel plaisante : « Pour l’instant, le collectionneur s’installe et déballe son chargement.  On verra bien ce qui s’y passe, et après le 30 décembre on lui trouvera une autre destination, la route est encore longue et le monde est grand ».  Lieu Commun et Zebra 3 sont des structures nées comme La Station dans les années 1990, des histoires parallèles et singulières qui se font écho et se rencontrent aujourd’hui autour du rendez-vous pris à la Villa Arson.

L’association Zebra 3 a été créée par trois étudiants des Beaux-arts de Bordeaux en 1993. Le collectif s’est fait connaître cinq ans plus tard par l’édition du premier catalogue de vente d’art par correspondance intitulé, « Buy-Sellf », conçu comme un détournement des catalogues VPC de « La Redoute ». Ce catalogue comprenait des œuvres décalées dans un esprit nourri par une réflexion sur l’objet et la production, à la fois dans la société de consommation, mais aussi en réaction à l’atmosphère très conceptuelle qui prévalait dans les sphères de l’art contemporain de l’époque. On y trouvait également des annonces pour la microédition ou des performances.

Le succès du catalogue a permis à l’association de recueillir de nombreuses invitations à participer et organiser des expositions en France ou à l’étranger. Comme une vitrine imprimée,  Zébra 3 court-circuitait par un pied de nez, le commerce de l’art.  Candice précise : « A un moment, nous avons organisé des foires mais nous sentions le piège de tomber dans des logiques marchandes que nous critiquions. Nous ne sommes pas une galerie et notre structure s’est d’abord construite autour de la production en s’inspirant du modèle québécois de la Méduse, c’est-à-dire en mutualisant des outils via un système d’adhésion qui permette à chacun d’utiliser les ateliers. Peu à peu, nous avons appris à tout faire, et c’est un peu ce qui relie l’expérience de tous les artist-run spaces. L’indépendance implique de trouver une énergie pour créer les statuts de l’association, demander les subventions, travailler à la promotion, une énergie qu’il est toujours difficile de canaliser entre les besoins du collectif et sa propre création individuelle. C’est pourquoi les structures qui durent évoluent. Avec la professionnalisation, le salariat implique d’autres types de relation, d’autres responsabilités. Certains se spécialisent, d’autres s’éloignent tandis que de nouveaux artistes apportent leurs projets. Zebra 3 s’est professionnalisé peu à peu, la vague des emplois jeunes dans les années 2000  a dégagé quelques salaires. La fabrique artistique Pola, que nous avons co-fondée dans une sorte de regroupement d’associations à vocation culturelle, nous a permis d’avoir un lieu plus conséquent. Nous avons déménagé en tout six fois, et nous disposons maintenant de 400 m² d’atelier au bord de la Garonne, dans un quartier en pleine requalification. Si nous organisons des expositions à l’extérieur, nous n’avons pas réellement de lieu de diffusion, si ce n’est le Polarium au sein de la Fabrique où nous avons une exposition par an, ce qui est peu. Un généreux particulier nous met également à disposition une vitrine en plein centre touristique de Bordeaux, où les œuvres sont visibles jour et nuit, et dont nous assurons la programmation régulière ».

Pourtant Zebra 3 n’a jamais travaillé avec La Station, l’invitation à la Villa Arson était ainsi l’occasion de faire connaissance et Candice a inventé un nom pour ce road trip, « le South spirit », un slogan en clin d’œil esquissé à l’ésotérisme, peut-être celui de Pierre Arson, l’ancien propriétaire de la Villa qui inspira à Balzac La recherche de l’absolu, plus sûrement à la foi dans l’art qu’il faut à tous ces artistes pour continuer. Un slogan aussi pour formuler un axe sud de Bordeaux à Nice, pour rendre compte d’un mouvement vivant, de connexions qui s’écrivent dans un voyage spirituel et physique, mesuré en distance réelle et symbolique parcourue. « Il est toujours difficile de formaliser les réseaux artistiques alternatifs, qui sont tissés en réalité de liens informels, même la tentative de matérialiser ce réseau dans une base de données  sur le site artist-run-spaces.org fonctionne encore mal, car il ne s’agit pas d’un réseau organisé, mais de liens humains, fédérés autour de l’amour de l’art et de la liberté. »

Manuel Pomar acquiesce. Encore étudiant, certaines expositions de Christian Bernard, alors directeur de la Villa, l’avaient marqué, comme celle sur le Principe de réalité en 1993. Avec l’invitation pour l’exposition, Lieu Commun a répondu en servant d’intermédiaire, de trait d’union, entre Zebra3 et La Station, guidant le camping-car à la Villa. En 1997, un groupe d’artistes originaires de toute la France se rassemble à Toulouse pour créer le collectif ALaPlage, qui se transforme en ALP le collectif . « A l’époque, à Toulouse, les abattoirs qui abritent le musée d’art contemporain n’étaient pas ouverts, et il y avait un seul lieu artistique associatif, le BBB, largement insuffisant pour le mouvement qui frétillait alors, comme il semble d’ailleurs frétiller à nouveau. Il y avait d’abord l’énergie d’une bande de jeunes, d’ailleurs majoritairement des filles, qui avait fini par récupérer le bail précaire d’un ancien fleuriste, avec une vitrine sur la rue. La volonté d’un collectif, au départ, c’est toujours de se regrouper, car ensemble on se tient chaud, et de trouver un lieu, pour créer et diffuser sa création. Pendant deux ans nous n’avions aucune subvention. Le plus important restait de trouver le local, d’établir un camp de base duquel on puisse échanger et partir. La première chose que nous avons faite, dans notre boutique, fut de peindre l’enseigne en orange. Nous réfléchissions et travaillions beaucoup sur l’image du collectif, on créait un des premiers sites internet. Cultiver une identité collective, coller notre image et notre slogan dans l’espace public était un premier pas pour nous faire entendre. Nous avons ensuite créé des enseignes mobiles, et nous avions aussi inventé un camion, l’Hyper ALP, dans lequel nous fabriquions avec tout le décorum des produits dérivés lors de manifestations artistiques, une action pas toujours bien perçue. Dans nos locaux, nous nous étions faits une règle d’exposer surtout des artistes d’autres collectifs, et c’est comme ça que nous avons tissé notre réseau depuis bientôt 20 ans. Nous avons connu Zebra 3 grâce à leur premier catalogue, «  Buy sellf », et nous avons collaboré dès le deuxième numéro. Avec La Station, c’est un peu la même histoire, ils éditaient également des catalogues, qu’on retrouvait dans les bibliothèques des Beaux-Arts de Toulouse, tant et si bien que lorsque Cédric Teissière est venu exposer à Lieu Commun, il est reparti avec ma précieuse collègue. Je lui en veux encore aujourd’hui. Au-delà de l’anecdote, c’est aussi une belle illustration de la nature des liens qui se créent dans ce type de réseau spontané, empirique et informel, au jeu humain des affinités ».

ALP s’est usé, le collectif a déménagé trois fois, et les rapports se sont dégradés inévitablement.  Une dernière résidence itinérante au Québec, grâce à Zebra 3, et un chant du cygne, comme dit le poète avant une séparation. « On s’est mutualisés avec deux autres structures, VKS, Volksystem, un lieu d’exposition qui avait démarré 4 à 5 ans après nous et Annexia, une structure de programmation de vidéo et de concerts qui n’avait pas de lieu à gérer. Ainsi est né Lieu commun. Nous disposons maintenant de 1000 m² avec deux plateaux d’exposition, un studio d’enregistrement, un appartement de résidence et bientôt 200 m² d’atelier. A l’inverse de Zebra 3 nous sommes avant tout un lieu de diffusion, et nous travaillons aussi beaucoup dans la médiation culturelle et sociale. Au bout d’un certain temps, une structure informelle devient en quelque sorte une machine qui répond à des besoins au sein du territoire. Il faut alors construire avec différents partenaires, ce qui n’est pas toujours simple ». Pour Candice et Manuel, à la Villa Arson, l’exposition Run, Run, Run est l’occasion de rencontres et bivouac, un moyen pour se rassembler avec les autres artistes qu’ils découvriront ou retrouveront. « Rien n’est plus fédérateur que de se retrouver autour d’un projet artistique ».

 

Les artistes parlent du montage

En écoute ici

 

_LA FETE EST PERMANENTE

Au risque d’une « BANQUEROUTE » annoncée, revendiquée ou provoquée, «  la fête est permanente », disait l’affiche. « Artist-run space », « squat d’artiste », « friche » ou « fabrique artistique », les étiquettes s’emballent pour désigner toujours la même démarche, celle qui incite à un moment donné certains artistes à se regrouper dans un lieu pour créer ou diffuser leur création. «  Je sens que ça frétille », disait Manuel Pomar au volant du Collectionneur. Comme une bouffée de jeunesse, l’arrivée des cinq du collectif Wonder (Nelson Pernisco, Maxime Fourcade, Guillaume Gouerou, Basil Peyrade et Simon Nicolas) confirme le dynamisme d’une mouvance, qui sans vraiment disparaître, connait aujourd’hui un regain de vitalité.

Le Wonder est né il y a à peine trois ans de la mort d’un squat, le Point G, dans le 19e arrondissement de Paris. Les artistes expulsés cherchaient un nouveau lieu. Il y avait cette ancienne usine de pile Wonder, en plein milieu des puces de Saint-Ouen, complètement abandonnée. Le collectif a finalement réussi à négocier un bail avec Habitat, l'actuel propriétaire, pour avoir le droit d’exploiter la friche. « Ça change tout de savoir que nous ne sommes plus dans un rapport de force, avec la menace de se faire expulser par la police, mais que nous pouvons compter sur une relation de confiance avec le propriétaire», explique Nelson Pernisco. Maxime Fourcade ajoute : « Au départ nous avions négocié avec le propriétaire pour des ateliers et il n’était pas question d’organiser des événements ou des expositions. Peu à peu, la confiance s’instaurant, le bailleur nous a permis d’ouvrir 250 m² en lieu d’exposition suivant certaines conditions. Après réflexion, marquer ainsi les étapes, pas à pas, était chronologiquement idéal. En commençant par organiser la structure autour des ateliers nous avons pu nous appuyer sur ce terrain,  avant de nous lancer dans l’exposition. Pus d’une soixantaine d’artistes sont aujourd’hui répartis dans les 27 ateliers privatifs et les 5 ateliers communs. La priorité reste toutefois à la production ».

L’usine a été fermée en 1986, les bâtiments ont ensuite servi d’entrepôts à des antiquaires. Au début, tout était à refaire. « Il faut s’imaginer avec la végétation à l’intérieur, plus une seule vitre aux fenêtres, plus d’électricité, plus d’eau ni de plomberie, mais 28 000 m² potentiels, et la conscience que des espaces immenses si près de Paris sont rares au regard de la pression immobilière de la capitale. On a retroussé nos manches, il y en avait pour minimum un an de travaux à l’intérieur pour pouvoir commencer à travailler nous-mêmes, une course à la montre sachant que nous ne savions pas à l’époque si nous pouvions rester. C’est ce qui nous motivait à retaper d’autant plus vite ».

Les lieux autogérés ne vont pas de soi, une structure naissante comme le Wonder  est plongée dans une réflexion permanente sur les règles à instaurer pour le bon fonctionnement du collectif. Trois à cinq artistes de ce collectif comme Simon Nicolas et Guillaume Gouerou sont d’anciens étudiants de la Villa Arson. La Station a fourni un modèle dans un mouvement dont ils se considèrent comme les héritiers directs. « Par rapport à d’autres pays, comme l’Espagne, l’Allemagne ou l’Argentine, où j’ai eu l’occasion de vivre, le mouvement de tous ces lieux artistiques alternatifs s’est beaucoup ralenti en France dans les années 2000 et semble retrouver actuellement un nouvel élan. Nous avons besoin d’échanger des informations et des expériences, c’est pourquoi l’invitation de la Villa Arson est une aubaine. Il est toujours important de recueillir les conseils, les points de vue et les modes de fonctionnement des autres. En créant le Wonder, nous avions aussi fait l’expérience communautaire des squats, de la complexité des relations humaines à gérer. Le but est surtout de maintenir l’équilibre qui favorise collectivement la création individuelle, de montrer aussi à la société que les lieux alternatifs de création et de diffusion sont des structures naturelles, qui s’organisent simplement en réunissant des  gens, en désacralisant l’art et le marché de l’art, pour donner à certains la possibilité de s’essayer à être artiste plutôt que d’en revendiquer sans cesse le statut, sans en avoir les moyens ».

Les Wonder ont décidé de monter un sauna techno à l’intérieur de l’exposition. Guillaume Gouerou détaille : « Le postulat de départ était d’arriver à faire un projet ensemble, car nous avons chacun nos productions. Au Wonder il y a des plasticiens, des musiciens, des stylistes, des sculpteurs, de tout. Nous avons donc cherché le point commun qui nous rassemble et la fête est devenue l’évidence. L’art est une fête, un moment de partage et une célébration, le vernissage est souvent le point culminant d’une exposition. Le défi est de parvenir à communiquer cette fête dans un centre d’art. Le sauna ouvre comme un vortex, une œuvre proposition,  qui invite à entrer dans un autre lieu au milieu de l’exposition. Pour sentir la musique, il faudra se déshabiller, se plonger dans le sauna, et vivre dans son corps une expérience sensorielle assez paradoxale, la détente méditative induite par la chaleur, contrariée par les vibrations stimulantes et violentes de la musique techno ». Une discussion s’enclenche au sujet de la programmation musicale. Au vernissage deux DJs joueront en direct, ensuite il est question de programmer le set d’un artiste par semaine. Beaucoup de musiciens ont répondu à l’appel, en créant leur mix inspiré par le sauna.

Maxime résume : « Nous jouons avec la programmation musicale à renvoyer l’invitation à d’autres artistes et à d’autres structures que nous connaissons, dans l’esprit de rebond, avec lequel nous avons-nous-même reçu l'invitation.  Tout le monde pourra aussi venir s’installer et en deux trois branchements écouter ce qu’il veut, c'est le jeu de l'interaction ». Simon Nicolas précise : « C’était pour nous une manière de questionner le spectateur face à ce qu’il vient voir dans un centre d’art. Dans le Sauna, il est obligé de s’immerger, et une fois qu’il ressort, quel nouveau regard pose-t-il sur les propositions des autres artistes qui l’entourent ? En créant ce changement d’état, l’expérience peut valoir un bain ».

La précarité est le lot commun. Vingt ans pour une structure, c'est une longévité que les jeunes du Wonder n’osent concevoir. Ils plaisantent et rêvent. Avant la fin de l’année, ils organiseraient bien eux aussi une exposition pour les cent ans de l’Usine Wonder, construite en 1916. Une urgence pour eux car d'’ici quelques mois, l'usine sera détruite et ils devront déménager à nouveau. « La fête est permanente » : de ces liens tissés, d’autres lieux naîtront. Le groupe se disperse, deux s’occupent d’aller chercher le Sauna, les autres, le matériel. Guillaume reste seul, une première problématique technique se pose. Il lui faudrait une douche, le bassin à l’extérieur pourrait faire l’affaire, ouvrir même encore d’autres possibles dans l’installation… Run, run, run, la fête n’a pas commencé mais il déjà temps de partir, la joie de toutes ces rencontres avec La Station et tous ces artistes qui collectivisent des lieux n’empêche pas la frustration de ne pas suivre les projets jusqu’au vernissage. Run, run, run, la fête se prépare.

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