Arts

Japonicus Neanderthalensis

Les Japonais, c'est pas des mecs bien
 

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Pour commencer, voici une énigme : savez-vous pourquoi l'ADN des Japonais présente plus de gènes hérités de Néanderthal que la moyenne mondiale ? Plusieurs articles récents donnent des explication s: d'un côté, il y a l'histoire des flux migratoires préhistoriques. De l'autre, il y a la plus ou moins grande proximité entre les Homo Sapiens et les derniers spécimens Néanderthal suivant la zone géographique. En Europe, on croit comprendre qu'ils ont plus ou moins été chassés ; d'autre part, on a des raisons de croire qu'ils ont été décimés par des MST transmises par les Homo Sapiens (entre -30 000 et - 15 000), ce qui semble ne pas être le cas au Japon. Les Néanderthal, partenaires sexuels idéaux, artistes de surcroît, ont donc probablement laissé une empreinte culturelle plus profonde en Asie qu'en Europe.

 

_KONTEXT

Pour bien commencer une chronique GNOZO, il est nécessaire de mettre en place une perspective plus large. Le débat global, c'est donc l'état du monde, quelques mois avant le changement de calendrier. Peu de remous médiatiques autour de Nuit Debout, pas encore de révolution médiatique en Hongrie, et on ne comprend toujours rien à la politique de Recep Tayyip Erdogan. C'est le moment d'aller se ressourcer au Japon, le pays de l'infantilisation globalisée. Parce qu'il faut bien se le figurer : quand la commodification prend le pas sur les traditions d'une culture séculaire, un cocon  synthétique se construit et se consolide, l'aliénation devient l'unique condition de la perception spatio-temporelle. Cela prend quelques décennies au plus, et alors l'industrie répond à chaque besoin, procure un gadget pour chaque situation possible. Les coutumes, le folklore, deviennent donc des commodités ; c'est comme ça qu'on finit par acheter des lampes de jardin à énergie solaire, des pinceaux et de l'encre de calligraphie, du papier de riz, cosmétiques, pâtes de sarrasin, chapeaux ridicules, bento-box, crayons mignons, stylos idiots, manuels d'origami, grelots, parapluies, chaussettes, coques de téléphone et DVD vierges dans les magasins à 100 Yen (moins d'un euro).

 
 

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Mais avant de passer en revue les artistes et les œuvres du Japon qui ne manqueront pas de vous rassurer et vous questionner sur le sens de la vie, il faut vraiment remettre les pendules à l'heure : "où va le monde ?" serait la question qui mène inéluctablement à étudier le modèle culturel japonais, plutôt que celui des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne ou même de la Chine. Pourquoi le Japon ? Parce que justement, c'est la culture qui prend le plus à bras le corps l'aliénation comportementale intrinsèque au post-modernisme. On pourrait parler d'accélérationisme augmenté. Il faut plonger dans la consommation de la culture de masse. Sur le vieux continent, on regarde tout ça de loin, on croit un peu être à l'abri de quelque chose. Cela dit, on peut trouver un bon indicateur de l'état du monde dans le renouvellement des méthodes médiatiques pour parler de l’innommable verrouillage des libertés sur Internet : le mot de passe en 2016 c'est "Snowden". Après un documentaire sanglant de Laura Poitras (2014) c'est une grosse production hollywoodienne qui prend le relais, qui transmet le mythe en herbe. Sur vos écrans le 1er novembre 2016, vous pouvez déjà vous gargariser avec la bande annonce de cette machine de guerre signée Oliver Stone.

_FROM_JAPAN_WITH_LOVE

Les Japonais, eux, semblent ne pas avoir peur que leurs données personnelles soient exploitées. Au Japon, le SMS est mort-né. Un numéro de téléphone, c'est avant tout une adresse mail. Mais la commodification avance : c'est la conquête du marché des communications instantanées par l'application Line. Tâchons donc d'entrer dans cette culture de l'anticipation conjuguée au présent, et fonçons tête baissée vers la mise en réseau de nos photographies gastronomiques. Il y a plusieurs temples pour ça, mais nous avons choisi de commencer par le 21st Century Contemporary Art Museum de Kanazawa. Dans la collection permanente, on remarque une piscine creuse ; visible d'en haut et en bas, cette œuvre de Leandro Erlich fait le bonheur des grands et des petits, et dérange les sens plus qu'on n'imaginerait, tant l'effet "bunker-ciment" de l'installation prend le dessus sur les reflets lumineux et le monochrome bleu clair. Comme beaucoup de centres d'art cette année,  on y trouve une exposition de folklore féministe. Peut-être que l'actualité du féminisme ne se joue pas dans la réappropriation de techniques traditionnelles ? Le but avoué de l'exposition est de faire entrer des techniques dites "mineures" au panthéon des beaux-arts : couture, broderie, techniques supposées symboliser le servage de la gent féminine. On y trouve un ensemble hétéroclite d'artistes  de sexe ou de genre féminin : Tomoko Konoike, Annette Messager, Rukiko Murayama, Anish Kapoor, Maja Bajevic...

Eh oui, une Origine du monde signée Anish Kapoor a réussi à se glisser dans cette expo de femmes. On ne vous la montrera pas. Mais c'était amusant. La pièce qu'on retient est une réminiscence de la fameuse rétrospectives Elles au Centre Pompidou : Women at Work (Under Construction) de Maja Bajevic. Pas d'installation particulière, simplement le documentaire sur ces femmes mises en situation de travail (travail de broderie) sur un chantier de construction. Comme elle a momentanément disparu d'Internet, vous aurez à vous contenter de la chaîne Viméo de l'artiste.

_HORS_PISTES

La visite à Kanazawa n'aura pas manqué de folklore. Après le 21st Century Museum, le piège à touristes le plus populaire de la bourgade est le musée Daisetz Suzuki. Visite, prise de note, achats compulsifs, typhon, rupture de parapluie. Autobus. Retour à Tokyo. Le 16 septembre, rassemblement à Super Deluxe : c'est Hors Pistes Tokyo, l'extension du festival annuel du Centre Pompidou, qui va nous faire sérieusement cogiter sur la fabrique des images futures. La mise en abyme du même dans l'autre est de rigueur dans les performances de  Issei Yamagata, de Shun Owada + Kosuke Nagata, et de Shuhei Nishiyama qui joue du feedback visuel comme d'autres du violon tzigane. À travers les univers en 3D et les protocoles de mixage vidéo interactifs, la création sonore simultanée et réactive, c'est à la milliseconde que l'on mesure la précision du geste. On passe d'un plein écran à une fenêtre qui zoome dans les pixels, le found footage et autres ready-mades graphiques sont torturés jusqu'à pulvérisation du système rétinien.

_OFF_SHORE

Il reste ce soir-là un homme qui ne veut pas être phagocyté par les technologies environnantes. Une silhouette, la seule silhouette qui bouge durant les performances, qui semble assimiler chaque mouvement de son corps à un trait d'esprit. Une conception du corps héritée de son mentor, Kazue Kobata ; entre héritage révolutionnaire et critique de la facilité du post-modernisme automatisé, les perspectives théoriques dégagées par les actions sonores de Nao Nishihara, souvent rudimentairement mécaniques, sont l'eau de javel de la bien-pensance moyenne des artistes occidentaux. On a bien essayé de retransmettre l'instant, mais les nouvelles technologies, ce n'est plus ce que c'était, et il n'y avait vraiment pas assez de lumière. Des caméras traditionnelles sont pourtant parvenues à suivre les actions sonores de Nishihara. Cliquez sur l'image à côté, vous aurez en bonus une visite de son atelier et quelques extraits de la performance de son compagnon Ryuhei Fujita, qui travaille à la craie dans l'espace public, notamment à Uma Merdre.

 

_ON_FILM

Que voyons-nous en France du Japon? Le travail de l'histoire de l'art est de classer la production, avec un léger train de retard, afin de permettre aux acheteurs de voir fructifier leur collection s'ils ont su acheter aux bons marchands. Un excellent exemple de cet usage est l'exposition de 2016 au BAL sur le collectif PROVOKE : après une consécration marchande ultime du travail de Daido Moriyama à la Fondation Cartier, l'œuvre des "petites mains" de  la révolution silencieuse de la photographie subversive peut être mise à l'ordre du jour. Comme par un effet de dominos. Mais les photographes actuels, eux, peuvent rester chez eux. C'est le cas de celui qui se fait appeller "Photographer Hal", peut-être pour provoquer l'effroi, mais peut-être aussi simplement pour préciser sa fonction existentielle. Malgré quelques articles naïfs dans la presse française, spécialisée ou non, on n'a pas vraiment vu son travail par chez nous.

_FLESH_MATTERS

L'œuvre de Hal, de son nom complet Haruhiko Kawaguchi, est une atteinte directe à l'instinct de survie. Ce que le public connaît de lui, c'est son aptitude à convaincre des couples de se réunir dans une bulle, ou plus exactement à se laisser emballer dans du plastique, sous vide. Joyeux sophiste que cet énergumène, me direz-vous, il prétend par ce procédé donner une vision épurée de l'amour qui unit ces êtres. C'est quand même étrange, cette contradiction entre le geste industriel de mettre sous vide, et ce discours sur l'amour entre les êtres. C'est le choc des cultures, le sentimentalisme emo qui découvre la conscience de classe ; le consommateur qui choisit de se laisser réifier, à travers un procédé qui le met au rang des objets, qui en fait une vulgaire commodité. Ce n'est plus l'artiste qui commodifie son sujet, comme dans les années 1960 à l'ère de la provoc' et autres joyeuseries pleines d'espoirs futiles, persistants malgré leur mis à l'égout par les avant-gardes. Ici, c'est le règne de la simplicité, façon design-marketing : le consommateur sait qu'il est en réalité un produit. Non seulement il a vu Matrix et donc n'a plus besoin de lire Marx. Mais il s'agit de couples réels, vivant au Japon, un des pays où la naissance est un phénomène original sinon marginal. Une civilisation qui sacrifie la reproduction de l'espèce aux plaisirs individuels de toutes sortes (qu'ils soient de l'ordre du pur divertissement ou de la pure pornographie). Ces couples expriment leur conscience d'être de simples consommateurs-cibles, et la suprématie du plaisir qu'ils en retirent sans cynisme, par dessus toute forme de pérennisation de l'espèce humaine. On a passé le point de non-retour il y a trop longtemps.

_POEISIS

Et puis c'est déjà le moment de rentrer. Alors, comme on est toujours dans un rapport de production dans ce bas-monde, je sors de mon petit appartement pour aller fumer dans l'endroit dûment désigné. Il pleut. Je pense que je vais rester dans les escaliers. C'est là que je rencontre Takehiko Kurokawa, une veille de départ, à 4 heures du matin. Lui aussi, il travaille tard. Lui aussi, il s'offre un supplément de productivité à travers une dose de nicotine. Il peine à me dire qu'il est écrivain, laissons-donc tomber le mot de "poésie". Mais il est enthousiaste quand je lui demande s'il fait des spectacles : en effet, il lit ses textes en public. En effet, c'est une forme de dérivation de slam, qu'il fait, parce que c'est un charabia trans-linguistique à ne pas s'y retrouver. Impossible de le trahir et de recopier les lignes du Masterpiece qu'il me confie immédiatement. Impossible de renvoyer à ses textes en ligne, il y a bien quelques strophes en japonais et quelques dessins conceptuels... Mais heureusement, l'art vidéo, devenu technique traditionnelle à la limite du folklore à l'ère du web 5.4, vous sauvera.

 

_ZEN_O_ZENISM

Petit appendice en forme de conclusion. J'ai mentionné une visite au musée Daisetz Suzuki à Kanazawa. Je réalise enfin qu'il faudrait rappeler à qui veut l'entendre qui est Daisetz Suzuki. C'est un écrivain japonais, qui a vécu les deux guerres mondiales, et qui a la particularité d'être un des seuls liens possibles entre John Cage et Adolf Hitler. Ça y est, on atteint enfin le point Godwin, tout le monde était pourtant prêt à détacher sa ceinture. Mais pourquoi, enfin, pourquoi ? Parce que la philosophie zen a été popularisée pour la première fois massivement par Daisetz Suzuki. C'est de son mamelon que John Cage a pu ingérer ce qu'il a ensuite régurgité de bouddhisme. Ce n'est pas peu dire. Et pourtant, il n'y a pas besoin d'aller très loin dans  les recherches pour voir la colonne vertébrale de cette généalogie idéologique eugéniste et machiste. Certains courants du bouddhisme zen font en effet l'éloge d'une force brute, d'un individualisme souverain qui implique un système social divisé en castes. Parmi les prêtres, il y a les maîtres et les disciples. Le bouddhisme zen, qui est l'une des formes les plus abstraites et les moins religieuses dérivées de la doctrine bouddhique, met bien le corps au centre de l'univers. A tel point que les maîtres peuvent vivre une vie entière en complète contradiction avec le moindre préjugé les concernant.

_PROPHET_OF_NOISE

Un prêtre doit-il être sage ? Doit-il être sobre ? Doit-il capitaliser la connaissance ? Doit-il la transmettre ? Le stéréotype du maître zen, issu du folklore caricatural transmis par Daisetz Suzuki, c'est quelqu'un qui échappe à toutes ces attentes. C'est le maître qui vous frappera sans raison avec son bâton, même pas parce que c'est pour votre bien, mais parce que même si vous ne le méritez pas, ça vous rapprochera peut-être de l'éveil tout en consolidant le pouvoir des ainés sur les cadets, des adultes sur les enfants, rendu si palpable grâce à l'action du confucianisme. Allez, c'est fini. Comme il est de coutume, on finit sur une note plus gaie. Musique, avec un album de Merzbow fraîchement publié  par Noise Music Channel, juste pour se calmer .

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