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BD

Le surnaturalisme de Dave Cooper hante les rencontres du 9e art

Si le monde est injuste, surpassez la nature
 

Le surréalisme est-il mort ? C'est une question des années 1960 que nous pose l'édition 2017 des Rencontres du 9e Art d'Aix-en-Provence, festival aux apparences accueillantes et ensoleillées. La psychanalyse n'y est pas un thème courant, chacun se débrouille tranquilement, sans guide-chant, avec toute la violence, toute la sensualité, toute la démence de l'imaginaire graphique contemporain. Cette année encore, le festival s'articule autour de plusieurs expositions : Dave Cooper, Jochen Gerner, Nine Antico, Jean-Christophe Menu et bien d'autres. Séances de dédicaces à l'appui, performances audio-visuelles et débats radiophoniques in situ, un paradis pour bédéphiles avertis ou non.

Si le surréalisme est un mot désuet, il faut en prendre un autre. Revenons à son ancêtre baudelairien, le surnaturalisme. Gnozo vous propose en conséquent une plongée en apnée dans cet univers fantasmagorique grondant et contestataire, à travers un ensemble d'entretiens réalisés durant le festival. Focus sur les dessinateurs Dave Cooper et Jochen Gerner, le projet multisupports Hey!, la revue Madame ou encore le festival Formula Bula.

_Dave Cooper, l’art de l’ellipse surnaturelle

Nous avons rencontré Dave Cooper, personnage central de cette édition des Rencontres du 9e Art. Bédéaste canadien, travaillant un registre d'images oscilant entre le gorre et le mignon. Il a traversé les années 2010 en se plongeant dans la peinture, manifestement dans une réappopriation du symbolisme à la Odilon Redon, ce qui donne des paysages cauchemardesques et des personnages désarticulés et déformés. Et pourtant, ces peintures ne produisent pas vraiment de peur chez le spectateur, dont le regard se perd dans la vibration des touches de couleur. Loin de la société des hommes, l'univers de Dave Cooper propose une approche du vivant par la chair, à travers une vision hors normes du corps humain.

Gnozo : Quelle place ont l'enfance, la préhistoire, la sauvagerie dans votre travail ?

Dave Cooper : J'adore mettre du contraste dans mon travail, j'aime juxtaposer des choses délicates et jolies avec des choses dérangeantes et dégoutantes. Grand, petit, joli, laid, ça m'excite d'avoir ces contradictions. Je communique avec le souvenir de ce que j'étais dans mon enfance. Je fais ces choses pour moi, pour la version enfantine de moi-même, et par conséquent je n'accorde pas trop d'importance à leur opinion, et j'ai peur qu'ils disent ″Oh, ce n'est pas assez comme Mickey Mouse !". J'adore les enfants, j'adore mes propres enfants, j'aime voir leur enthousiasme, mais parfois ils réagissent très positivement à des films nullissimes, alors je me dis que je ferais mieux de prendre leur opinion avec des pincettes. On regardait Tintin récemment, et ils disent : "C'est génial !" et je leur réponds "Oui, super, je suis content que ça vous plaise !", alors qu'à l'intérieur je me dis "Putain... C'est de la merde !". Mais quand ils aiment un film que j'adore, je me dis qu'ils n'ont pas encore complètement développé leur sens du goût. Tout ce que je fais est lié aux sentiments que je ressentais pendant mon enfance. J'étais un enfant anxieux, je ne me sentais pas intelligent, donc je m'isolais et je faisais ma vie. Je dessinais, je me baladais dans la forêt, c'étaient les seuls moments durant lesquels je savais ce que j'étais et ce que voulais être. Je m'allongeais sur le ventre et j'observais la mousse, la plante, les insectes, jusqu'à me perdre. Ces sensations-là étaient tellement apaisantes pour moi... On pourrait dire que c'est ce que je cherche quand je travaille, quand je crée un monde : à quoi ressemblent les plantes ? À quoi ressemblent les voitures ? Comment est le ciel ? C'est très apaisant et ça me donne le contrôle, à tel point que l'impression de contrôler ma vie en dépend. Si je n'ai pas l'opportunité de faire ce pour quoi je suis doué, je deviens nerveux. Ensuite, dans un second temps, je pense aux effets de couleur, de son, de voix, mais lorsque je dessine je suis concentré sur ça. D'ailleurs, quand je lis des bandes dessinées, je lis les onomatopées, mais là non plus je n'ai pas besoin d'imaginer la dimension sonore de ces univers.

Vos œuvres sont très sexuelles, sensuelles, parfois violentes, mais en même temps très inclusives critiques. Comment fonctionne cet équilibre-là ?

Je ne sais pas comment ça se déroule, et comment je parviens à faire comprendre que je ne suis pas un porc sexiste, mais je suis obsédé par la forme féminine, ces corps, la chair qui gigote... Mais quand je peins ou quand j'écris des histoires, il semble que je sois capable de produire une certaine connexion avec les lecteurs. Les quelques fois où quelqu'un a été réellement offensé par mon travail, on m'a dit : "Vous devez recevoir beaucoup de lettres d'insultes", mais en fait je reçois beaucoup de lettres de remerciements de la part de femmes, de lesbiennes et de gays. Ils semblent comprendre l'amour que j'ai pour le sujet qui m'occupe, qui est la chair. C'est peut-être la chose dont je suis le plus fier, à savoir que je peux dessiner des trucs absolument monstrueux, et que les gens le comprennent vraiment. C'est l'expression de la manière dont j'aimerais voir les choses, ou de la manière dont je les vois réellement. De fil en aiguille, je prends systématiquement les décisions qui représentent une forme de transgression, là où 90% des gens auraient emmené leur histoire selon une logique plus conventionnelle. Mais les bandes dessinées ne sont pas une manière de changer le monde. Ceux qui changent le monde doivent expérimenter le monde dans leur propre corps pour en être affectés. L'art n'a pas le pouvoir de se substituer à l'expérience, mais de manière plus modeste il peut avoir un petit impact. Après quinze ans dans le milieu de la bande dessinée, je n'avais jamais été satisfait de la qualité de mes travaux. Lorsque Ripple est sorti je ne pensais pas faire quelque chose de meilleur. A ce moment là j'ai commencé à peindre, j'ai utilisé ma réputation en bande dessinée pour contacter des galeries. Et pendant un moment, j'alternais les expositions à New York et à Los Angeles, tous les deux ans, c'était une période magnifique. Lorsque j'ai eu l'impression que j'étais allé aussi loin que je pouvais, je me suis tourné vers l'animation.

Comment êtes-vous passé de la bande dessinée à la peinture puis à l'animation ?

Je ne voulais pas faire d'animation, je refusais des offres. Mais à un moment j'ai fait une vidéo avec Nick Cross, et le résultat était tellement bien que j'ai soudain compris que ce n'était pas forcément une manière de faire de l'argent, mais que c'était un médium avec ses propres défis, une manière d'exprimer ce que je suis aussi bien que mes bandes dessinées. Mon coeur a flanché, et j'ai répondu positivement aux premières personnes qui m'ont contacté. Dans ce sens là, The Absence of Eddy Table est un projet qui a mis beaucoup plus de temps que prévu à se mettre en place. Tout le monde dans l'équipe devait travailler sur d'autres projets, mais les producteurs ont vraiment soutenu le développement du film de manière à nous donner confiance tout au long du projet. Le réalisateur voulait que tout semble organique, et il a vraiment réussi à pousser l'esthétique jusqu'à ce point de naturalisme qui crée une réelle ambiguïté. Mon inspiration vient vraiment de la nature. J'observe les gens qui passent, les belles femmes qui se déplacent m'inspirent énormément.

_Hey! L’écologie, déjà vu ?

Hey! est une revue, une série d'expos, en somme tout un mouvement de revival d'une conception originale de l'art: brut, gothique, marginal, tous les adjectifs semblent ricocher. Projet unique sur la scène de l'art contemporain, conçu par le duo Anne et Julien, il met l'outsider art au centre du débat culturel. Des artistes originaires de toute la planète sont invités depuis 2010 à composer une mosaïque dense et complexe au sein du réseau Hey!, qui réunit aussi bien des grands succès critiques que des électrons libres n'ayant pour ainsi dire pas encore de cote sur le marché.

Pari gagné pour Hey! qui se focalise dans son nouveau hors-série sur des thématiques liées à l'écologie, en partant de la Charte de la Terre. Ici on parle plutôt d'une nature qu'il faut préserver, et l'effet d'accumulation que ne manque pas d'atteindre le dernier hors-série de Hey! va droit dans l'évocation d'une nouvelle nature, qui profiterait de l'intelligence des hommes plutôt que d'en souffrir. Les enjeux sont divers : comment imprimer des livres sans déforester de manière inconsidérée ? Quelles encres utiliser dans le processus ? Comment organiser intelligemment la diffusion des livres ? Toute cette intelligence et toute cette responsabilit contrastent en apparence avec le défi punk de Hey! qui vise à mettre l'état de la planète au centre du débat culturel.

 

_Jochen Gerner : déconstruire pour mieux conter

Donner une indication, c'est quelque chose que Jochen Gerner ne fait qu'à dessein. Son univers singulier, à la limite de l'abstraction, émane directement de la mouvance OUBAPO dont il fait partie. Généralement reconnu pour avoir réussi à détourner plusieurs albums de Tintin en évitant tout problème avec les ayant-droits, il représente une tendance étonnante de la bande dessinée qu'on pourrait dire analytique. Dans ce sens il ne serait comparable qu'à Ibn Al Rabin, et seulement dans certaines mises en scène d'abstractions mathématiques et de démons philosophiques. La dimension archéologique de l'entreprise de Jochen Gerner joue sur le mille-feuille historique, et veut donner un sens nouveau à la compilation d'événements qui compose le présent.

Jouant avec le minimalisme, produisant des alphabets de signes, il réduit le réel, le compresse de manière non-violente, et met les éléments en scène de manière pictographique : glyphes, classifications de couleurs, interagissent par accumulation. Cette densité est certainement le signe d'un certain détournement des codes du minimalisme, mais la déconstruction, si elle a pour but de conter quelque chose, ne souhaite pas critiquer : il s'agit de partitions, de rythmes d'images et de lettres, de la musicalité de la composition, d'interaction non-violente avec ses référentiels. Méfiant vis-à-vis de toutes les interfaces techniques employées par le monde de l'image, Jochen Gerner réalise ses formes quasi-vectorielles sur papier. Elles sont exposées à l'atelier de Cézanne à Aix-en-Provence jusqu'au 28 mai 2017.

 

_Madame, une revue transgenre

Les éditions Le Berbolgru sont aussi présentes à AixBD, sur le stand d'ArtFactory, avec plusieurs publications d'une teneur élevée en texte. Tristan Séré de Rivières, interrogé pour l'occasion, admet volontiers avoir le projet de permettre un dialogue entre la poésie, et la bande dessinée, voire une table ronde avec la photographie et toute autre forme éligible à l'impression sur papier. La revue Madame, qui a produit six numéros déjà, est cette plateforme devenue pérenne à travers laquelle cette transversalité se réalise. Ce qu'il décrit comme un cabaret imprimé, c'est un concentré de créativité au sens large, une sorte d'expérience immersive à picorer et à savourer. La revue, lancée par le duo composé de Tristan Séré de Rivières et de Francois Moll, a depuis 2009 accueilli une quantité fantasmagorique de contributeurs, parmi lesquels on trouve Audrey Bartolo, Robert Crumb et Florence Dupré la Tour. Objet compact et dense, Madame 6 est pourtant tout aussi fragmenté et complexe que le nombre de ses participants est grand.

_Formula Bula en campagne pour 2017 !

Formula Bula est un festival explosif organisé par Ferraille Productions, et il a généralement lieu en automne. Que peuvent faire les artistes-artisans de l'image face aux retournements politiques ? C'est la question que s'est posé Formula Bulla et son directeur artistique Raphaël Barban, qui ont décidé de prendre exemple sur le meilleur (et non le pire) de ce qui se passe aux Etats-Unis en termes de résistance culturelle. Une programmation en résonance avec l'élection de Trump, qui décline des invitations de personnalités politiquement incorrectes, subversives, transgressives... Ted Stearn, connu pour son travail sur Futurama et Rick&Morty, et déjà invité l'an dernier, fait partie de cette génération d'artistes que Raphaël Barban appelle « poil à gratter » que le festival présentera sous le titre : Reborn in the USA.

Johnny Ryan est la première figure tutéllaire du festival : l'auteur de Angry Youth Comix, grand succès de Fantagraphics, il est aussi le co-créateur avec Dave Cooper de Pig Boat Banana Cricket, série animée qui a déjà quatre saisons à son actif. Sammy Harkham et la revue Kramer's Ergot, ensuite, avec leur univers plus pulpeux et la cosmogonie de collaborateurs qu'ils entraînent dans leur passage, seront le deuxième volet de ce festival qui promet de sortir de l'ordinaire et risque de froisser plus d'un bédéphile chauvin (pour peu qu'il soit très très susceptible). Troisième invitée de Formula Bula 2017 : Emil Ferris, qui n'est pas encore connue en France mais dont le premier roman graphique, édité par Fantagraphics, est un grand succès aux Etatd-Unis. Le second volume paraîtra au moment de Formula Bula et ce sera, vous l'aurez compris, l'occasion d'un grand bonheur pour les amateurs de dessin surnaturaliste au stylo bic et à l'acide.

_Formula Bula en campagne pour 2017 !

Celle qui a déclaré qu'elle ne voulait pas « être une femme et qu'être un monstre était la meilleure solution » saura probablement mettre tous les publics à plat ventre, tout en écartelant le débat sur la ré-appropriation de la contre-culture esquissé par des expositions comme L'Esprit Français, actuellement à la Maison rouge, à Paris. Alors, d'ici l'automne, il vous suffit d'attendre patiemment et de vous plonger progressivement dans ces univers qui semblent s'accorder à refuser à la fois la naïveté de l'idéalisme, et le pessimisme apocalyptique ambiant. L'art engagé dans un éloge de la sensibilité individuelle, semble re-dignifier le réel en rendant sensibles des univers improbables,  en exacerbant la subjectivité individuelle et en posant le hors-norme comme une forme de nouvelle nature.

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