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ANNE-JAMES CHATON, PORTRAIT D’«ELLE»

Désidentification d'une femme
 

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Anne-James Chaton est connu pour ses performances de poésie sonore mixant et laminant des textes inspirés de l’histoire contemporaine. Il collabore avec des musiciens tels Andy Moor et Alva Noto. Il a aussi réécrit Plutarque dans Vies d’hommes illustres d’après les écrits d’hommes illustres (Al Dante, 2011), texte dans lequel il imagine les vies du Caravage, de Descartes et d’autres personnages historiques, relatées par des écrivains dans un exercice de pastiche littéraire. Avec Elle regarde passer les gens, Chaton continue ses variations sur le récit biographique.

 

_L’absence du nom

Ainsi découvrons-nous l’existence d’"elle". "Elle" n’a pas d’État civil. Elle n’a que ce pronom (étymologiquement pro-numen, ce qui est à la place du nom), ce qui complique fortement notre réception du récit. On ne sait pas à trop qui se fier : "Elle recueille des informations importantes. Elle les transmettra sans attendre à Ladoux. Elle rentre à L’hôtel. Elle saisit du papier à lettres et un stylo. Elle rédige un rapport". On a un peu l’impression de lire un roman d’espionnage imaginé par Dubillard. Du coup, l’illogisme du texte permet une autre réception du phénomène littéraire, davantage fondée sur notre capacité à oublier nos repères qu’à saisir la signification : "Elle maigrit. Elle souffre d’anémie. Elle est calme. Elle est dans une forêt". Nous ne savons pas qui nous suivons ni où nous évoluons. Peut-être cette forêt est-elle un labyrinthe, lieu de l’errance et de la quête de vérité.

_Un roman d’espionnage féminin

On comprend à peu près qu’"elle" a vécu au XXe siècle et a tenté d’y jouer un rôle politique : "Elle luttera contre la propagande hitlérienne. Elle favorisera une action directe. Elle ne s’adressera pas aux foules. Elle tentera de rallier les individus. Elle les incitera à l’insubordination." Sans doute a-t-"elle" quelque chose de Janus, ce dieu des contraires et des paliers car "elle" est partout au XXe siècle : "Elle entre en conflit avec la BBC. Elle cherche une occasion de mater la station. Elle entend interdite un reportage sur l’IRA." Elle semble caractérisée par son ubiquité, un peu comme V., l’énigmatique personnage du premier roman de Thomas Pynchon (1963) qui séduit un agent secret britannique au Caire en 1899 avant de se compromettre en Afrique du Sud-Ouest au début du siècle suivant puis de se retrouver au cœur de la Méditerranée durant la crise de Suez. Comme "V", "Elle" est un monstre polymorphe à l’apparence changeante.

Ce "elle" ne garantit donc aucune identité stable. A peine comprenons-nous qu’elle est tout et son contraire, communiste et libérale, toutes les figures dont notre mémoire historique est saturée. Que partage celle-ci ("Elle ne négocie pas avec l’IRA. Elle n’est pas impressionnée par leur grève de la faim") avec celle-là qui milite, avant son assassinat en 1919, pour l’expansion de la révolution bolchévique dans l’Europe occidentale ("Elle mobilise la gauche berlinoise. Elle réunit le comité central. Elle veut plus qu’une simple manifestation. Elle plaide pour la lutte active") ? "Elle" contient en son sein la totalité des possibles et pourrait aussi bien être Rosa Luxembourg tournée vers l’URSS en 1919 que Margaret Tatcher congratulant Ronald Reagan durant la décennie 1980.

 
 

En exacerbant les mutations du personnage, l’auteur souligne l’absence d’une "essence" féminine. Pour Chaton, il s’agit de faire passer la femme du statut d’objet, soumise à un discours ("Elle n’est pas à la hauteur. Elle est trop faible. Elle est une femme"), à celui de "sujet", maître de sa volonté, jusqu’à l’excès beat : "Elle doute de son talent. Elle fait pousser de l’herbe sur son balcon. Elle en vend une partie dans la rue. Elle accepte de dealer de la drogue. Elle écoule de l’héroïne. Elle l’essaie. Elle y prend goût". Elle regarde passer les gens nous convie donc aussi à une utopie dans laquelle la femme serait émancipée : "elle oppose leur style à celui de Tolstoï. Elle défend la femme d’aujourd’hui. Elle s’est libérée de ses émotions personnelles. Elle peut se consacrer à son art".

_DANS LA lignée de Perec

Inspiré par l’écriture sous contrainte de Perec, Chaton écrit un roman où "Elle" est le sujet de chaque phrase : telle Salomé désirant la tête de Saint-Jean Baptiste, "Elle rencontre un jeune écrivain. Elle danse pour lui. Elle le séduit". Au delà de leurs différences, ces femmes réalisent une forme de liberté en refusant l’assignation à l’identité déterminée. "Elle" cherche à se réaliser en se transcendant. Elle suit une ligne de fuite qui la conduit à son épanouissement : "Elle a invité Jacques Copeau. Elle ouvre la porte à Valentine Tessier. Elle a convié des émissaires russes. Elle refuse d’entendre leurs avertissements"et part vers l’Est. L’expérience de la liberté passe donc par le déplacement et l’appropriation d’un territoire qui peut aussi bien être une chambre, comme celle de Woolf faisant l’éloge de cet espace des possibles dans Une chambre à soi (1929).
Ainsi se déploie, dans cette biographie du "elle", une langue où l’on entend la dissémination du sujet féminin dans sa plus grande variété : "Elle a réduit l’homme au désir. Elle l’a mis a genoux. Elle a magnifié la femme. Elle est merveilleuse. Elle charnelle. Elle est sacrée. Elle est aveugle. Elle est muette. Elle est lourde. Elle cède au poids de l’amour" et sa plus commune liberté.

 

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